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Lettre ouverte de l’intersyndicale CGT, FO, FSU, SOLIDAIRES au préfet d’Indre Loire.

Monsieur le Préfet.

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Vous nous avez réunis la semaine dernière pour nous rappeler l’obligation faite par la loi du 23 octobre 1935, adoptée dans un contexte historique d’insurrections fascistes, de déclarer nos manifestations qui ne sont pas du tout du même ordre. Le rappel de l’état d’urgence, adopté suite aux attentats terroristes, nous apparaît, pour la même raison, tout à fait déplacé.

Rappelons d’abord que la liberté de manifestation s’inscrit dans le cadre de la déclaration des Droits de l’Homme et que ceux qui la menacent sont passibles d’un an d’emprisonnement et de 15 000 Euros d’amende selon le Code Pénal. Dans notre département, certaines organisations syndicales ont choisi de déclarer leurs manifestations, d’autres non. L’essentiel n’est pas là puisque nous observons qu’à Tours, déclarées ou non, jusqu’à maintenant, les manifestations se sont toujours déroulées de façon pacifique.

Il n’en a pas été ainsi à l’occasion de plusieurs manifestations ces dernières semaines. Plusieurs éléments nous interrogent :

- En premier lieu la présence, face aux manifestants, de la Brigade Anti Criminalité (BAC), ce qui revient à assimiler les manifestants à des criminels. A cette présence s’ajoute le comportement provocateur, voire belliqueux de certains des membres de cette brigade envers les manifestants. Ces actes ne sont pas réellement surprenants puisque le Ministre de l’intérieur lui-même a dû mettre en place un Plan BAC PSIG 2016 visant à renforcer la formation, notamment en matière de déontologie des dites BAC.

- Ensuite, l’article 431.3 du Code Pénal définit le protocole présidant à la dispersion d’un attroupement mettant en danger l’ordre public. L’appel à la dispersion doit s’effectuer en 3 temps au moyen d’un haut-parleur, par un détenteur de l’autorité ceint d’une écharpe ou d’un brassard tricolore. A notre connaissance, ce protocole n’a pas été respecté.

- Enfin, l’usage de grenades de dispersion nous apparaît tout à fait disproportionné au regard du nombre de personnes présentes dans ce rassemblement ainsi que de leur caractère pacifique. Aucun manifestant ne portait d’objet dangereux. Aucune voie de fait n’a été exercée contre les forces de l’ordre.

En conséquence, nous considérons que les dérapages qui ont pu avoir lieu à l’issue de cette manifestation ne sont pas de notre fait mais de celle de l’autorité que vous incarnez.

Aussi, nous vous demandons, dans un esprit d’apaisement, de ne plus mobiliser à l’avenir la Brigade Anti Criminalité à l’occasion des manifestations que nous organisons.

Vous trouverez ci jointe la lettre que M. Grimaud, Préfet de Police de Paris, adressait aux policiers parisiens en 1968, dans des moments beaucoup plus tendus que ceux que nous connaissons aujourd’hui à Tours. Nous souhaitons qu’elle inspire votre action ainsi que celle des corps sur lesquels vous avez autorité.

Avec l’expression de nos sentiments syndicalistes

Saint-Avertin, le 27 mai 2016


La lettre de Monsieur Maurice GRIMAUD, préfet de police à Paris, mai 1968

"Je m’adresse aujourd’hui à toute la Maison : aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence : c’est celui des excès dans l’emploi de la force.

Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c’est notre réputation.

Je sais, pour en avoir parlé avec beaucoup d’entre vous, que, dans votre immense majorité, vous condamnez certaines méthodes. Je sais aussi, et vous le savez avec moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter.

Bien entendu, il est déplorable que, trop souvent, la presse fasse le procès de la police en citant ces faits séparés de leur contexte et ne dise pas, dans le même temps, tout ce que la même police a subi d’outrages et de coups en gardant son calme et en faisant simplement son devoir.

Je suis allé toutes les fois que je l’ai pu au chevet de nos blessés, et c’est en témoin que je pourrais dire la sauvagerie de certaines agressions qui vont du pavé lancé de plein fouet sur une troupe immobile, jusqu’au jet de produits chimiques destinés à aveugler ou à brûler gravement.

Tout cela est tristement vrai et chacun de nous en a eu connaissance.

C’est pour cela que je comprends que lorsque des hommes ainsi assaillis pendant de longs moments reçoivent l’ordre de dégager la rue, leur action soit souvent violente. Mais là où nous devons bien être tous d’accord, c’est que, passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu’il s’agit de repousser, les hommes d’ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise.

Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés.

Je sais que ce que je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j’ai raison et qu’au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez.

Si je parle ainsi, c’est parce que je suis solidaire de vous. Je l’ai dit déjà et je le répèterai : tout ce que fait la police parisienne me concerne et je ne me séparerai pas d’elle dans les responsabilités. C’est pour cela qu’il faut que nous soyons également tous solidaires dans l’application des directives que je rappelle aujourd’hui et dont dépend, j’en suis convaincu, l’avenir de la préfecture de police.

Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites.

Dites-vous aussi que lorsque vous donnez la preuve de votre sang-froid et de votre courage, ceux qui sont en face de vous sont obligés de vous admirer même s’ils ne le disent pas.

Nous nous souviendrons, pour terminer, qu’être policier n’est pas un métier comme les autres ; quand on l’a choisi, on en a accepté les dures exigences mais aussi la grandeur.

Je sais les épreuves que connaissent beaucoup d’entre vous. Je sais votre amertume devant les réflexions désobligeantes ou les brimades qui s’adressent à vous ou à votre famille, mais la seule façon de redresser cet état d’esprit déplorable d’une partie de la population, c’est de vous montrer constamment sous votre vrai visage et de faire une guerre impitoyable à tous ceux, heureusement très peu nombreux, qui par leurs actes inconsidérés accréditeraient précisément cette image déplaisante que l’on cherche à donner de nous.

Je vous redis toute ma confiance et toute mon admiration pour vous avoir vus à l’œuvre pendant vingt-cinq journées exceptionnelles, et je sais que les hommes de cœur que vous êtes me soutiendront totalement dans ce que j’entreprends et qui n’a d’autre but que de défendre la police dans son honneur et devant la nation."

Maurice Grimaud

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