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Mai et juin 1968 : luttes et actions de la CGT en Indre et Loire

LE THEME DES CAHIERS de l’institut d’Histoire Sociale sur mai et juin 1968 MAI-JUIN 1968 : Prémices et Déclenchement.

Aborder, 40 ans après, le récit des luttes de Mai-Juin 68 est presque devenu une gageure, tant l’interprétation durant toutes ces années sont multiples et diverses, le plus souvent contradictoires ou tronquées, par ceux qui veulent refaire l’histoire dans le sens des intérêts des perdants de l’époque, à savoir, la grande bourgeoisie monopoliste, les grands médias (déjà et toujours à leur service) et le pouvoir gaulliste en place depuis dix ans. Autre réalité, c’est que pour certains de la génération qui a suivi, Mai-Juin 68, celles et ceux qui avaient moins de 10 ans à l’époque, les évènements sont souvent entendus et compris comme une révolte essentiellement étudiante, avec les barricades, les voitures incendiées au Quartier Latin et à Nanterre et le cycle « manifestations-répression engagé par les étudiants et la police depuis le 22 mars 1968 et rien ou très peu sur les 11 millions de grévistes (dont 53.000 environ pour l’Indre et Loire au point fort le 27 mai et à l’avenant pour les 5 autres départements de la région, soit environ entre 270.000 à 300.000).

Dans le même sens, les hommes mis en exergue par les médias, en mai 68 (et aujourd’hui) sont plus les agitateurs des milieux étudiants et universitaires : COHN BENDIT, SAUVAGEOT et quelques autres, à la limite Jean-Paul SARTE ou ROCARD, mais rarement les dirigeants de la CGT qui ont pourtant, depuis début mai, la maîtrise de la situation et tout particulièrement Georges SEGUY, alors Secrétaire Général de la CGT. Bien sur la désinformation médiatique est également valable à l’échelon des organes d’information régionaux ou locaux. Heureusement, au moment où Mai 68 semblait tomber dans l’oubli (ou dans les limbes de l’histoire à écrire) la campagne des présidentielles 2007 l’a remis à l’ordre du jour en lui redonnant son caractère toujours actuel.. par l’intermédiaire du candidat et depuis Président de la République, N.SARKOZY !

L’hommage du vice à la vertu, certes, mais aussi le rappel sur le fond, de ce que fut Mai 68 en France. Un point culminant de lutte de classe, dans la lignée de 1936 et de la libération (1942-1945 puis 1945-1947 avec les conquêtes sociales : Retraite et Sécurité Sociale). La violence et la morgue de la diatribe du candidat, ami des grands patrons, en disent long sur son idéologie et sur ses objectifs : « les héritiers de Mai 68 avaient imposé l’idée que tout se valait, qu’il n’y avait donc désormais aucune différence entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid, ils avaient cherché à faire croire que l’élève valait le maître que la victime comptait moins que le délinquant.. il n’y avait plus de valeurs, plus de hiérarchie. Dans cette élection (la présidentielle de 2007 NDLR) il s’agit de savoir si l’héritage de Mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une bonne fois pour toutes... » Ce faisant, en plaçant sous l’aspect moral ce que fut 1968 il lui redonnait pleinement son contenu social, sociétal et de démocratie dans la plus large liberté ! Après cette introduction polémique, bien dans l’air du temps, venons-en aux faits.

LES EVOLUTIONS DE LA SOCIETE FRANCAISE ENTRE 1946 ET 1968 ET LES CONSEQUENCES EN INDRE ET LOIRE.

En 20 ans, la France se transforme, marquée en premier lieu par la rénovation de l’Industrie : mines, sidérurgie, électronique, énergie électrique y compris nucléaire et électronique (Plan calcul lancé par le gouvernement gaulliste dès 1960) et en second lieu par l’exode rural et la concentration urbaine.

Citons quelques chiffres pour l’Indre et Loire : * pour une population active totale de 181.900 personnes en 1946, les actifs agricoles en représentaient 80.200 (près de la moitié). En 1962, sur un total de 160.000 personnes actives (recul de 21.000 actifs), les actifs agricoles n’en représentaient plus que 45.700 (soit 28,50%). Les lois d’orientation agricole liées à la Politique Agricole Commune (PAC) aggraveront ces effets dans les années qui suivent (3.000 exploitations agricoles perdues de 1946 à 1962 et 10.300 entre 1962 et 1979). 1968 se situe au 1er tiers temps. * la contrepartie se trouve dans le renforcement du nombre de personnes actives dans l’industrie, le commerce et les services : 100.000 en 1946, 114.000 en 1962 et 128.000 en 1968. En même temps que les entreprises de la vieille industrie tourangelle disparaissaient, métallurgie liée au ferroviaire, différents ateliers SNCF, tanneries, briqueterie etc. D’autres se concentrent : scieries, bois, bâtiment ; des mutations nombreuses se produisent vers les secteurs nouveaux : électronique, pharmacie, caoutchouc, pneumatiques, production électrique (centrale nucléaire de Chinon dont la 1ère tranche EDF 1 est couplée au réseau en 1960, puis EDF 2 et EDF 3) et surtout vers le commerce de plus en plus concentré dans les grandes surfaces et le secteur des services. Des mutations socioprofessionnelles importantes transforment la classe ouvrière tourangelle : féminisation massive (textile, habillement, électronique, pharmacie), catégories d’employés en très forte expansion et entrée importante de cadres. Parallèlement, le phénomène d’urbanisation lié au reflux agricole s’accélère. Tours et sa périphérie doublent de population, passant de 110.000 habitants à plus de 200.000. Les villes se transforment avec la multiplication des grands ensembles, à Tours : le Sanitas, la Rotonde, Beaujardin, puis les Rives du Cher, les Fontaines et le parc de Grammont, puis le front de Loire et les quartiers de Tours-Nord. Le même phénomène se produit dans la 1ère couronne : St- Pierre des Corps, Joué lès Tours, St- Cyr sur Loire et La Riche. Finalement, en 1968, le département d’Indre et Loire a perdu son caractère essentiellement agricole. La classe ouvrière s’est renforcée, elle est de formation récente et avec peu d’expérience (issue de la campagne) et fortement féminisée. Toutefois, le monde salarié représente 72% de la population active et de grandes concentrations existent avec, souvent, une classe ouvrière plus aguerrie : cheminots 4.500 salariés, Cadoux entre 950 et 1.200 suivant les commandes SNCF, Michelin 4.000, SKF 2.000, Cogéco 1.500 à Tours et Joué, Centrale nucléaire 1.500 EDF et 800 sous-traitants, Barbot (charpente métallique à Descartes près de 1.000, Voyer à La Riche 1.500, Schmidt (bidons) entre 850 et 1.500 et les grands services : Hôpital 4.000, Ville de Tours 2.500 etc.. au total près de 25.000 concentrés pour l’essentiel dans l’agglomération tourangelle.

L’action de la CGT et le développement des luttes de 1960 et surtout depuis 1962 à 1967.

Dans cette période de mutations, la CGT est au cœur des transformations et sous l’impulsion de l’Union Départementale, elle se bat pour l’implantation de bases syndicales dans les entreprises nouvelles (décentralisations récentes) et la création d’Unions Locales actives dans les principales localités industrielles du département, voir dans les zones d’activités nouvelles (Tours Nord).

Des syndicats se décentralisent (métaux, cheminots de Tours-St- Pierre à Tours et St- Pierre etc..) La CGT s’adresse tout particulièrement, à cette époque, à la jeunesse, à la main-d’œuvre féminine et à la main-d’œuvre immigrée.

Dans le bâtiment ou la MOI est nombreuse (11.000 en Indre et Loire dans tous les secteurs industriels dont 5.000 dans le Bâtiment et Travaux publics) des cours de français sont organisés le dimanche matin. Les journées du 8 mars sont fortement marquées dans les entreprises à forte main-d’œuvre féminine par des débrayages et des grèves.

Mais, l’effort principal est porté vers la jeunesse travailleuse depuis 1959, par l’organisation de conférences départementales et nationale de la jeunesse, appuyée dans de nombreux départements par l’organisation de rassemblements et de fêtes de la Jeunesse et des Travailleurs. C’est le cas en Indre et Loire depuis 1963. Enfin, l’effort de renforcement de la CGT se poursuit : en Indre et Loire, 15 bases syndicales sont créées de 1962 à 1968 et compensent largement les pertes des Entreprises disparues. Le nombre de timbres mensuels placés passe de 57.300 en 1961 à 67.500 fin 1967 soit un gain de plus de 10.000 timbres, soit environ 1.800 syndiqués supplémentaires en 6 ans sur un fon d permanent de luttes sociales face au « Pouvoir des Monopoles » dans le cadre de ce que nous avons défini, à l’époque, comme le « Capitalisme Monopoliste d’Etat »

En cette fin d’année 1967 et début 1968, la situation sociale s’accompagne d’un malaise grandissant dans les Universités, parmi les étudiants. Par ailleurs, le traumatisme de la guerre d’Algérie est ravivé par les évènements du Vietnam où l’affrontement, à l’initiative des Etats-Unis, atteint une grande intensité. La jeunesse est inquiète, son avenir bouché. Une masse de plus en plus importante de jeunes est jetée sur le marché du travail sans formation, sans débouché. Le phénomène de refus qui grandit parmi les jeunes, parmi les étudiants, est alimenté aussi par les mouvements qui se développent au Japon, en Espagne, en Amérique, où l’on se bat pour les libertés, le droit de pouvoir s’exprimer, le besoin de vivre.

Telles sont, sur le fond les raisons profondes de Mai 1968, avec cette particularité française : le détonateur de la répression contre les étudiants entraîne la conjonction des luttes des travailleurs et des étudiants et donne le signal à un mouvement social d’une ampleur sans précédent.

Le Déclenchement des luttes de MAI-JUIN

Dès le début de 1968, les syndicats examinent la situation des salaires dans le département. Ceux-ci varient entre 466 francs et 755 francs par mois (71,04 euros et 115,10 euros à titre indicatif) Ceux des cadres vont de 1.150 francs à 1.330 francs, les salaires féminins sont plus faibles de près de 40% ! le SMIG horaire est à 2,22 francs. Les licenciements, les fermetures d’entreprises se multiplient et le chômage apparaît : 2.300 demandeurs d’emplois au 1er janvier 1968. Les « 30 Glorieuses » des économistes sont au point berne. Les ouvertures de chantiers se font rares et les décentralisations industrielles sont au point mort, ou elles concernent de petites unités. La récession et l’inflation frappent de plus en plus fort. La situation confirme, pleinement l’analyse de la CGT sur la paupérisation « absolue et relative » des salariés. La bourgeoisie et les médias font état de hauts salaires (souvent obtenus sur des bases de 54 à 60 heures par semaine) et de « l’embourgeoisement » de la classe ouvrière en raison du double salaire. Enfin, ils s’appuient sur le développement de l’usage de la voiture, des vacances (3 semaines) et de l’accès à la propriété de l’habitat. Mais les travailleurs ne sont pas dupes et le feu couve. Les cahiers de revendications sont déposés pour les salaires, les congés payés, l’abaissement de l’âge de la retraite et l’abrogation des Ordonnances sur la Sécurité Sociale. Dès le 21 mars, des grèves surgissent et arrachent des augmentations de salaires (4%) le 22 mars les UD CGT et CFDT appellent à l’action pour l’abrogation des Ordonnances (délégations, pétitions, débrayages) Le même jour à Nanterre, 142 étudiants occupent la tour administrative de Nanterre. C’est le départ du « Mouvement du 22 Mars ». La faculté de Nanterre récente et moderne compte 12.000 étudiants. Mais l’incident, certes minoritaire, va frapper les 3 coups de la contestation étudiante et son aboutissement dans l’explosion du Printemps 1968.

Le 18 avril, les militants de la CGT se réunissent pour faire le point des actions engagées. 78 délégations rencontrent les directeurs d’entreprises et les pouvoirs publics ; les syndicats et l’UD préparent le 1er Mai, la journée nationale d’action contre les ordonnances Sécu le 15 mai et la préparation de la participation tourangelle au Festival National de la Jeunesse prévu du 17 au 19 mai à Pantin. Des grèves ont lieu dans le Livre et le 1er Mai unitaire CGT-CFDT-FEN et UNEF est en vue ! A partir de ce moment, tout va très vite dans un enchaînement inédit. Le 1er Mai, les manifestations unitaires sont très fortes dans tout le pays. A Tours, malgré l’interdiction du maire de Tours (Jean Royer) la manifestation est puissante, les étudiants y participent en grand nombre. En ce début de mois de mai, l’effervescence est grande et il y a de nombreuses interférences entre les évènements parisiens ou nationaux et le local. Le 2 Mai, la Fac de Lettres de Nanterre est fermée par le Recteur. Le 3 Mai, la Sorbonne, occupée, est évacuée par la police et de violents incidents éclatent au quartier latin. Le 6 Mai, nouvelle manifestation étudiante au quartier latin et nouvelle répression policière mais aussi, grève des mineurs pour la sécurité au travail et grève des techniciens PTT. Le 7 Mai, à Paris 30.000 étudiants défilent de Denfert-Rochereau à l’Etoile. La CGT réprouve les brutalités policières. Le 8 Mai, journée d’actions et de grèves dans les départements de l’Ouest de la France à l’appel de la CGT et de la CFDT. Elles sont accompagnées de manifestations massives. L’UNEF fait appel à la solidarité de centrales syndicales de salariés. Le 9 Mai, les étudiants de Tours manifestent, ils sont près de 2.000 dans la rue pour de meilleures conditions d’études, pour la démocratisation de l’enseignement supérieur, pour le relèvement des bourses et contre les brutalités policières à Paris, l’occupation de la Sorbonne par la police et les arrestations d’étudiants et enfin, contre le report de la construction de la Fac de Lettres de Tours. Dans un communiqué l’UD CGT s’élève contre la répression policière et apporte son soutien à l’action engagée par les enseignants du Supérieur et les étudiants. Elle appelle les travailleurs à élargir l’action engagée en alliance étroite avec les organisations d’enseignants, des étudiants et des parents d’élèves pour que soit donné, à l’ensemble de l’Education Nationale, les moyens nécessaires à leur bon fonctionnement, à leur expansion, à leur rénovation profonde et à leur démocratisation. Elle proteste contre les brutalités policières dont les étudiants ont été victimes les 7 et 8 mai, demande que soient levées les condamnations à leur encontre, que les étudiants arrêtés soient libérés. Elle exige l’arrêt de la répression, le retrait de la police des locaux universitaires et la réouverture des facultés. Ce même jour, la CGT et la CFDT se rencontrent au niveau national, puis, ensuite, une rencontre CGT-CFDT-UNEF sur l’insistance de la CGT. En Indre et Loire, nous espérons de la même manière, mais rien n’est encore réglé pour une journée nationale de riposte proposée par la CGT. Le 10 Mai, nouvelle rencontre CGT-CFDT-UNEF. 50.000 étudiants et lycéens manifestent à Paris. Il y a de violents affrontements dans la nuit. A Tours, 300 étudiants manifestent, des locaux de la Grandière (Fac de Lettres) à la gare. Le 11 Mai, une nouvelle rencontre des syndicats se tient à l’appel de la CGT. La décision d’une grève générale de 24h est prise pour le 13mai Le 13 Mai, à l’appel de l’ensemble des Organisations Syndicales (sauf FO et la CFTC) et de l’UNEF, malgré les conditions difficiles de préparation pendant le week-end, (la CGT mobilisera 850 militants pour la distribution de l’appel à la grève le dimanche et le lundi matin) 38.000 salariés (dont 4.000 enseignants) et 5.000 étudiants et lycéens tourangeaux sont en grève pour 24 heures. Des militants et des syndicats FO sont dans la grève. Ce jour là à Tours, 12.000 manifestants, défilent pendant 3 heures (de 15 à 18 heures) de la placer Anatole France à la place du Commandant Tulasne. Le mot d’ordre « Solidarité Travailleurs Etudiants » est massivement adopté. Le 14 Mai, grève et occupation de l’usine Sud-Aviation à Bouguenais (Nantes) Le 15 Mai, la CGT demande aux travailleurs de « poursuivre la lutte ». Des délégations se succèdent pour exiger l’abrogation des ordonnances sur la Sécurité Sociale. La grève et l’occupation sont décidées à Renault Cléon et le théâtre de l’Odéon à Paris est occupé par les artistes. Le 16 Mai, la CGT pousse à l’élargissement des luttes sur la base de la consultation des travailleurs. Des grèves sont décidées et le soir même, après Cléon, Flins et Le Mans, c’est au tour de Billancourt de décréter la grève avec occupation d’usine. Le 17 Mai, on compte 300.000 grévistes dans le pays. Alors que s’ouvre à Paris le Festival de la Jeunesse auquel participent 9 jeunes tourangeaux. Les jeunes apprennent que la grève s’étend aux Cheminots. Immédiatement le Festival est suspendu ! Le Comité Confédéral National de la CGT se réunit et propose la généralisation de la grève sur la base des décisions des travailleurs et de leurs organisations syndicales dans tous les lieux de travail !

«  Le 1er grand affrontement de classe avec le pouvoir et le patronat à ce stade de développement du capitalisme monopoliste d’Etat » comme l’a défini ultérieurement Benoît Frachon Président de la CGT de l’époque, est déclenché ! Le rôle qu’y joua la CGT nous a permis de l’appeler : « le MAI de la CGT »

Jean GARDERES, Secrétaire Général Union Départementale CGT d’Indre et Loire - 1963-1983

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